Horreur

Publié le par LAO.Nord

DSCN6904

Antigua, lundi 14 décembre,

Levée 7h30. Après le petit dej, je passe un moment sur Skype, puis vais m'enquérir, une dernière fois, de mes chaussettes. Elles sont perdues corps et âme. Je décide donc de changer de crémerie. En chemin, je croise Lucas, le Franco-Marocain, rencontré au Reilly's. Nous frappons à la porte d'une laverie. Pas de réponse. Nous en trouvons une autre un peu plus loin. Lucas donne tout son linge à laver car il s'est fait attaquer par des petites bébêtes de lit. Je précise bien de laver mon linge séparément, histoire de ne pas récupérer ces déplaisants petits animaux.

Je me dirige ensuite vers le marché pour refaire le plein. En chemin, je m'arrête dans une papeterie, je suis encore en panne sèche, plus d'encre pour écrire mon journal. Au marché, impossible de trouver des chaussettes à ma taille, soit taille unique, large ou enfants... Je vais au supermarché où je fais une razzia de produits pour enfants, biberon, savons doux, shampooing, brosses à dents et dentifrice pour les plus grands, dont on ne brosse jamais les dents..., petites cuillers et fourchettes, lait en poudre plus jeune âge, couches nouveaux-nés et moins de 5 kg, langes en tissus pour Maria Juliana. Pas vraiment des cadeaux de Noël dignes de ce nom, mais c'est vraiment ce dont il y a le plus besoin. A la caisse, je complète mes emplettes par un CD de chants de Noël pour enfants.

Je m'arrête dans une boutique pour faire graver un DVD avec les photos d'Equateur et du Guatemala, passe acheter une grande enveloppe dans une papeterie et poste mon dernier carnet de voyage, le DVD et quelques douceurs qui n'arriveront évidemment pas à temps pour les fêtes. Inutile de dire que j'en ai pour plus cher de postage que de contenu !

DSCN6901La matinée est déjà passée et je rentre déjeuner à la maison. J'ai encore de délicieux petits légumes et des yuccas, pommes de terres blanches et très denses. Quelques rondelles de concombre et des coquillettes bolognaise. Un petit café, une rapide sieste et me voila partie pour Nuestros Ahijados. Je retrouve Vera, Helen et Millie, la mère et la fille australiennes, et quelques autres.

Je me renseigne auprès de Vera sur ce qu'il est advenu d'Eliseo car il n'était pas là hier et j ai entendu parler d'une histoire d'hôpital sans plus de précisions. Elle m explique qu'il a un problème cardiaque qui a causé son état de malnutrition. Toute son alimentation est apparemment consommée pour le fonctionnement de son petit coeur. Il doit faire un examen où on lui injecte des liquides colorés dans le sang pour diagnostiquer le dysfonctionnement. Apparemment, c'est une opération risquée et sa maman est très inquiète.

Je lui demande aussi comment ça se passe pour le processus d'adoption des enfants. Elle m'explique qu'il est désormais interdit à des parents étrangers d'adopter des enfants guatémaltèques. Ils devront donc trouver une famille dans le pays. Il faut être très vigilant pour que ces enfants ne soient pas pris comme main d'oeuvre bon marché et suivre régulièrement les familles d'adoption pour s'assurer que l'attention nécessaire soit portée aux enfants. J'apprends que le papa de Maria de Jesus la battait, qu'elle n'avait même pas de vêtements et n'était pas nourrie, lorsqu'elle a été trouvée. La garde lui en a donc été enlevée, d'où son intégration dans un orphelinat.

DSCN6905Je dépose mes achats à l'entrée de Casa Jackson et Vera, qui doit faire visiter à des nouveaux volontaires, me précise que l'on regardera ça ensemble plus tard. Je monte m'occuper de Jessica et Esvin, qui ont besoin d'être changés. Je mets Esvin dans sa poussette et joue un moment avec lui. Aujourd'hui, il rie aux éclats. Ça fait vraiment plaisir à voir. Le voyant si content et en forme, je décide de le monter sur la terrasse. Une infirmière me dit de garder un oeil constant sur lui car des volontaires peu consciencieux ont laissé des enfants sans vigilance et ces derniers se sont cognés, référence à Daphne... En fait, il s agirait de Jessica qui m'a montré une blessure au menton, elle a dû tomber de sa chaise.

Je joue avec Esvin, qui rie de plus belle. Il est vraiment dans une bonne journée. D'autres volontaires sont avec des enfants sur le matelas. Je suis agréablement surprise par l'initiative d'une jeune volontaire, qui lave les vitres de la terrasse. Je redescends Esvin pour lui donner son repas dans le salon. Jessica vient régulièrement nous voir pour me signaler telle ou telle chose dans son langage propre. Nous sommes devenues deux vraies copines. Elle doit être changée mais je lui demande d'attendre que j'aie fini avec Esvin.

Tout à coup, un cri, puis un énorme fracas. Ma première pensée est pour Jessica. Quelqu'un aurait-il par mégarde oublié de fermer la grille de l'escalier et elle serait tombée avec son fauteuil roulant. Les volontaires et infirmiers se précipitent à la fenêtre et descendent dans la cour intérieure. Il s'agit d'une volontaire. La jeune Anna, qui nettoyait les vitres, est passée à travers le toit en plastique ondulé du deuxième étage et a fait une chute sur la tête jusqu'au rez-de-chaussée. Je ne m'approche pas trop, voyant que beaucoup de monde s'occupe d'elle. Je suis sous le choc. Jessica me pointe l'étage supérieur en faisant boom.

Je finis par m'approcher de la fenêtre et vois Anna allongée sur le sol, consciente mais gémissant, le corps secoué de convulsions. Les pompiers sont en route. Apparemment, elle saigne de la tête et de l'oreille. Je me recule vite fait et tente de continuer à nourrir Esvin, l'esprit complètement ailleurs. J'essaye de ne pas montrer ma terreur à Jessica et de ne rien laisser paraître pour ne pas affoler les enfants. La moitié des volontaires a déserté et beaucoup d'entre eux pleurent. Je crains très fort qu'Anna ne soit paralysée à vie par sa chute ou qu'elle ne passe pas la nuit. Que valent les hôpitaux d'Antigua, je l'ignore.

Une volontaire connaît des amis à elle et sait où elle habite. Mais globalement, personne n'avait l'air de connaître Anna. Vera et plusieurs volontaires l'accompagnent à l'hôpital avec les pompiers. Tout le personnel est sous le choc. Nous essayons néanmoins de continuer à jouer avec les enfants qui, heureusement, ne semblent s'être rendus compte de rien, à part Jessica. Je la couvre de baisers, autant pour évacuer mon stress que pour la rassurer. Elle pique les peluches de Lisa, qui marche de mieux en mieux dans sa petite chaise de bébé.

J'entends Maria Juliana qui crie. Elle meurt de faim. Je change sa couche détrempée, que tout le monde avait oublié dans la panique. Je demande à l'infirmière de lui préparer un biberon. A peine a-t-elle bu quelques gorgées qu'elle s'endort dans mes bras. Je la repose dans son berceau mais elle se réveille. Je réussis à lui donner près de la moitié de son biberon, quand on m'appelle pour partir. Je la confie à Myriam, une volontaire qui reste un peu plus longtemps et rentre avec les autres.

Les trois volontaires avec qui je rentre sont nouveaux. Quelle épreuve pour une première journée. Nous parlons de chose et d'autres. Puis Jules nous dit à quel point il se sent mortel après l'événement de cet après-midi. Nous nous séparons et rentrons le coeur gros. La famille est sur le pas de la porte avec les cousins. Dolores me demande comment ça va. Mal, très mal. Je leur raconte l'histoire. Ils me disent que les hôpitaux d'Antigua et même Ciudad Guatemala ne sont pas bons, pas de moyens, loin des standards occidentaux. Ils me disent qu'il vaudrait mieux qu'elle soit prise en charge dans une clinique privée. Je suppose que l'argent ne sera pas le problème. Pourvu qu'elle arrive entre de bonnes mains. Il ne reste plus qu'à prier.

Le repas n'a pas de goût. Je ne décroche pas un mot. Je revis mentalement la scène de l'après-midi. Je sombre de plus en plus dans la tristesse et l'angoisse de ce qu'il va advenir de cette pauvre jeune fille. Je ressors m'épancher sur mon blog puis prévois d'aller faire un tour au Café Sky, qui m'a été recommandé, pour me changer les idées. Sur tout le chemin pour arriver au cybercafé, je récite prière sur prière en espérant de tout coeur que la petite Anna s'en sorte sans séquelles, qu'elle ne souffre pas trop, qu'elle soit prise en main par de bons médecins et que l'on veille sur elle.

Publié dans Guatemala

Commenter cet article